Camil Bouchard et la meilleure école au monde

Rédigé par le comité éditorial en collaboration avec M. Camil Bouchard

Depuis plus de 20 ans, le système d’éducation québécois a connu de nombreux changements. Toutefois, le taux de nos enfants qui n’obtiennent pas leur premier diplôme dans le temps requis oscille toujours autour de la barre des 30 %. Pendant que certains décideurs politiques imaginent du haut de leur tour d’ivoire de nouvelles façons de faire, Camil Bouchard nous explique la meilleure école au monde. Le comité éditorial vous présente aujourd’hui les propos de cet homme qui depuis le début de sa carrière, accorde une grande importance au développement des enfants.

«Nos écoles ont moins besoin de tableaux intelligents que de décideurs politiques intelligents» Camil Bouchard

Mandaté en 1990 par le ministre de la Santé et des Services Sociaux, Marc-Yvan Côté, Camil Bouchard préside le groupe de travail pour les jeunes et publie le rapport Un Québec fou de ses enfants. Ce rapport fait, entre autres, état des conditions dans lesquelles doivent évoluer les enfants afin de se développer à leur plein potentiel. « Comment arriver à prévenir qu’ils ne tombent dans des zones de vulnérabilité, des zones pouvant mettre en péril leur développement? Il s’agit d’une question sur laquelle notre groupe de travail s’est penché », affirme monsieur Bouchard.

Selon lui, le débat sur la préoccupation de l’école devrait rester en constante ouverture. «L’école est un milieu où les enfants passent de très nombreuses heures. Il reste encore beaucoup de travail à faire afin de changer la perception de la société face à l’importance de l’école et de l’éducation. Les sondages des dernières années démontrent que la population québécoise s’intéresse davantage, en terme d’investissements gouvernementaux, à l’environnement qu’à l’éducation» affirme-t-il. Il faudrait, selon lui, changer le vocabulaire pour modifier les perceptions. On est habitué de parler à la population de l’éducation de nos enfants. L’éducation, c’est un système, un terme désincarné et abstrait. « Éduquer nos enfants c’est autre chose, c’est une mission qui, selon moi, comporte une connotation beaucoup plus affective et émotive et qui engage les parents, les citoyens dans l’ensemble du processus. Qui ne trouve pas prioritaire d’éduquer correctement nos enfants et nos jeunes? » demande M. Bouchard.

La meilleure école

En se représentant ce que pourrait être la meilleure école au monde pour nos enfants, on constate que de grands morceaux existent ou ont déjà existé déjà, constate-t-il. «Au plus loin que je puisse remonter dans mes souvenirs, alors que je fréquentais l’école primaire, le lien entre les parents, l’école et les professeurs était très fort. Selon moi, on a perdu la force de ce lien et on devrait s’acharner à le retrouver », d’ajouter monsieur Bouchard.

Le chercheur se désole aussi que l’on ait construit au Québec de très grandes écoles alors que les données de recherches nous indiquaient, dès les années 60, que les petites écoles étaient plus à même de maintenir chez les élèves un sentiment d’appartenance. Il y a pour eux plus d’occasions de participer à l’ensemble des activités. Dans une grande école, le nombre d’observateurs passifs est beaucoup plus grand que le nombre d’acteurs. Une petite école a besoin de tout son monde pour remplir ses cases d’activités sportives et culturelles. La taille des écoles a son importance tout comme la taille des classes insiste-til. «Comme on a de nouvelles écoles à bâtir, on pourrait considérer cette option. Il faut désormais penser en terme de petites écoles, d’écoles où les enfants peuvent se rendre en marchant, d’écoles plus lumineuses avec une architecture plus accueillante, plus confortables pour les enfants et les profs» de souligner M. Bouchard

« Étant enfant, je fréquentais des écoles assez autoritaires, impitoyables envers les enfants en difficulté, envers les derniers de classe. On récompensait les enfants les plus dociles, les plus disciplinés, le plus à même d’apprendre par cœur et ceux dont les parents étaient les mieux informés. J’en étais, mais pour certains, le fameux bulletin c’était le cauchemar. C’était une école qui était plus élitiste d’une certaine façon. Les nostalgiques du bulletin comparatif sont des premiers de classe» soutient-il. D’après lui, les états généraux des années 90 ont correctement repensé l’école. «Et ça, c’est un morceau très important de la meilleure école au monde qu’on a réussi à imaginer. On n’a pas encore réussi à l’appliquer correctement mais on a réussi à l’imaginer. Une école où les enfants apprennent à apprendre en étant le moteur de leur propre développement, entourés d’adultes attentifs les accompagnant dans leur projet d’apprentissage. À mon avis, les états généraux ont produit un modèle absolument fascinant où on essaie de respecter le rythme d’apprentissage des enfants et où on est plus sensible à leurs particularités» soutient notre invité.

« Là où on a rencontré des problèmes, c’est dans l’application de ce modèle parce que les ressources n’ont pas suivi, notamment pour les élèves en difficulté » renchérit monsieur Bouchard. «Les professeurs doivent être capables d’appliquer cette approche exigeante. Ils peuvent y arriver seulement et seulement si, on leur donne les outils nécessaires. On ne fait pas les réformes que pour les élèves. On les fait pour et avec le personnel enseignant, sinon c’est l’échec assuré» prétend-il.

Soutien aux enseignants

Selon M. Bouchard, les enseignants ont besoin de temps pour préparer convenablement les projets avec les enfants et pour les soutenir. Un meilleur ratio adulte / enfants est absolument nécessaire. Cela pourrait se traduire par une forme d’aide enseignante, un accompagnateur aux profs ou un agent de relation avec la famille. Dans l’approche d’apprentissage préconisé par la réforme, il faut plus d’adultes autour des enfants. En d’autres termes, plus de temps pour les profs, plus de soutien aux profs, plus de respect de leurs compétences professionnelles. «Qu’on arrête de les emmerder avec toutes sortes de formules pédagogiques. Ils savent comment faire, ils ont appris comment faire, qu’on les laisse faire !» s’exclame-t-il. . Cependant, selon lui, plus d’autonomie pour les profs veut dire une responsabilité plus grande concernant le statut professionnel qu’ils réclament. « Je suis partisan non pas d’une évaluation annuelle de chacun des profs, mais de la création d’un ordre des enseignantes et des enseignants » ajoute Camil bouchard.

À l’appui de cette proposition, il souligne qu’un ordre protège à la fois les enfants, la communauté, les parents et oblige les professionnels à rendre des comptes s’il y avait des plaintes de mauvaises pratiques« Mais, attention, on ne peut pas créer un ordre professionnel sans donner aux profs les moyens de faire un travail de professionnel. On n’aurait pas d’ordre professionnel chez les médecins si on n’arrivait pas à leur donner un minimum de capacité de fonctionnement dans les établissements où ils pratiquent».

En ce qui a trait à l’intégration des enfants en difficultés, non seulement les ressources n’ont pas suivi, mais on a imposé idéologiquement un modèle du tout ou rien. «Pour moi, ce qui compte, c’est que chaque enfant puisse se sentir gagnant chaque jour à l’école. C’est une des conditions de réussite. L’enfant doit sentir qu’il réussit à apprendre quelque chose de nouveau, qu’il réussit à former de nouveaux liens, qu’il réussit à s’intéresser à un nouveau projet, qu’il acquiert de nouvelles connaissances. Il doit se sentir fier de lui tous les jours, ou presque» dit-il.

Selon lui, l’idéologie de l’intégration à tout prix qui a prévalu durant les dernières années a complètement gommé cela. «L’idée d’intégrer à tout prix ces enfants dans le cours régulier des choses a malheureusement privé plusieurs d’entres eux d ’un sentiment de compétence nécessaire à leur bien-être et à leur réussite, comme à la notre!» .

«Les devoirs, c’est un exercice de consolidation des apprentissages que les enfants peuvent très bien faire à l’école» Camil Bouchard

Et il ajoute que bien que l’on rêve à ce que chaque enfant puisse obtenir un diplôme d’études secondaires, la réalité veut qu’on n’y arrivera jamais. On doit plutôt viser à ce que chaque enfant puisse atteindre son plein potentiel d’apprentissage. Ceci dit, il faut que l’école puisse consentir à offrir des services adaptés aux différents modèles d’apprentissages des enfants et aux types de difficultés qu’ils peuvent rencontrer. «La meilleure école au monde est celle qui s’occupe d’abord de ses enfants en difficulté non pas d’une manière idéologique mais d’une manière bienveillante fondée sur les meilleures connaissances scientifiques disponibles» conclut-il.

Les parents dans cette nouvelle école

«Les parents d’aujourd’hui ont, à mon avis une très lourde tâche. Ils sont très occupés au travail. Les femmes ont réintégré le marché du travail pour leur plus grand bien et celui de leur famille». Le problème que cela pose, poursuit-il, c’est que les parents n’ont plus cette constance et cette disponibilité dont ils disposaient autrefois. Alors que faire?

«Premièrement, j’éliminerais les devoirs à la maison. Les devoirs, c’est un exercice de consolidation des apprentissages que les enfants peuvent très bien faire à l’école. Je réserverais ce temps d’interaction entre les parents et l’enfant pour un temps d’échanges affectifs loin des tensions et des stress que représentent les devoirs. Cela préviendrait que l’on renforce en même temps une inégalité des chances entre les enfants dont les parents ont du temps et sont scolarisés et les enfants dont les parents ont peu de temps ou sont peu scolarisés » fait-il remarquer.

«Deuxièmement, je pense qu’il faudrait créer des postes d’agent de liaison entre l’école et la maison. Ces agents de liaison seraient responsables du suivi des enfants. Ils pourraient être des tuteurs d’enfants, faisant le lien entre l’école et les parents, faisant le lien également entre les professeurs et les parents. Ils pourraient aller visiter les parents, prendre des rendez-vous à l’extérieur du temps de classe, à l’extérieur de l’école, pour parler de l’enfant avec les parents et pour le faire en dehors des périodes de crise. Ces tuteurs créeraient ainsi des liens, non pas entre l’école et les parents, mais entre l’enfant qui fréquente l’école, ses parents et son professeur». Des liens entre l’école et les parents, ce n’est pas intéressant pour les parents, poursuit-il. Ce que les parents souhaitent c’est parler de leurs enfants et les suivre dans leur développement.

«Le problème c’est qu’on leur demande de remplir une fonction bureaucratique» Camil Bouchard

Le rôle de la direction d’établissement

«Je pense que les directions d’école devraient s’éloigner de la gestion administrative pour devenir davantage des animateurs de leur école. Il y en a qui le font très bien. Du temps où j’étais député, j’ai visité plusieurs écoles et j’ai rencontré plusieurs directeurs et directrices qui le faisaient. Ils étaient des animateurs et des leaders dans leur communauté en mode de soutien à leurs profs, plutôt qu’en mode de soutien administratif à leur commission scolaire» se souvient M. Bouchard.

Selon lui, le problème c’est qu’on leur demande de remplir d’abord une fonction bureaucratique. Il est clair qu’on doit repenser cela. Il y a un mode de gestion à repenser. «Quant à la structure, le temps est venu de revoir l’ensemble de l’œuvre. Il faut simplifier tout cela. Vous avez un ministère, des directions régionales et des commissions scolaires. C’est beaucoup de monde pour gérer un système» convient M. Bouchard.
Beaucoup trop de paliers d’administration et de gestion, croit Camil Bouchard. Il est partisan de réduire le nombre de commissions scolaires au nombre de régions administratives, c’est-à-dire dix-sept. Les commissions scolaires deviendraient alors, pense-t-il de véritables boites de gestion. Elles se préoccuperaient de transférer les ressources aux écoles. Les écoles feraient le nécessaire quant à elles pour développer des citoyens responsables et autonomes. Les commissions scolaires se concentreraient à exercer un rôle extrêmement important : diriger les ressources au bon endroit, au bon moment.

«Il faut surtout rallumer l’intérêt des citoyens vis-à-vis l’éducation» Camil Bouchard

Et la population

«La population du Québec est à la recherche d’un projet de développement important. Pour les décideurs politiques, il s’agit d’incarner cette capacité de donner à nos enfants la meilleure école au monde pour que les québécois embarquent. Il faut être clair, il faut y mettre le paquet, il faut être exigeant envers soi-même, envers tous ceux qui composent le système scolaire. Il faut surtout rallumer l’intérêt des citoyens vis-à-vis une mission commune : éduquer nos enfants. Il faut que les citoyens soient touchés émotivement et affectivement dans cette mission de développer nos enfants » souligne celui qui a écrit Un Québec fou de ses enfants. Ce que souhaite la population, ajoute-t-il, c’est que nos enfants puissent retrouver dans leur école et dans leur parcours scolaire un environnement où ils acquièrent des valeurs avec lesquelles ils sont en accord. Je pense que les parents québécois et les citoyens québécois s’attendent à ce qu’on forme des citoyens respectueux de leur environnement, qui ne tombent pas dans la surconsommation, attentifs aux besoins des autres et capables de tirer leur épingle du jeu dans un monde extrêmement complexe et exigeant. «Si l’on propose un projet semblable, je suis persuadé que la population embarquera» conclut-il.

Un commentaire à propos de “Camil Bouchard et la meilleure école au monde”

  1. Sylvain Ouellet dit :

    Monsieur Bouchard, vous avez tout compris! il n’est cependant pas trop tard,( il ne le sera d’ailleurs jamais si l’on pense à nos enfants) pour faire de l’école un centre d’intérêt et de préoccupation pour tous les citoyens du Québec.

    Un texte important. Il résume admirablement bien ce que l’école a traversé durant les 15 dernières années.

    Merci.


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