Chartes d’usages du numérique : une démarche davantage qu’une série de règlements…
Mario Asselin
Directeur général, Opossum, technologies et apprentissage
L’école étant le lieu par excellence du « vivre ensemble » pour les jeunes, il est normal de vouloir les sensibiliser au civisme. L’individu doit apprendre à vivre dans une collectivité puisque toute sa vie il aura besoin des clés pour s’y retrouver et entrer pleinement dans l’aventure du travail et de la vie citoyenne. La famille est sans doute l’endroit privilégié pour débuter ses apprentissages, mais le cadre et la dimension de cet ensemble que constitue l’école se prête merveilleusement bien à une prise de conscience plus élaborée.
Quand le ministère de l’Éducation nationale en France a proposé sa « Charte-Type d’utilisation de l’internet, des réseaux sociaux et des services multimédias au sein de l’établissement scolaire et de l’école1 », voilà quelques années, j’imagine facilement que l’intention était de baliser les usages en matière d’outil de gestion des comportements et des attitudes avec les nouvelles technologies de l’information et des communications. Il fallait faire attention à ne pas « surencadrer » des pratiques qui sont mal définies dans un contexte éducatif d’autant plus que l’arrivée massive de mois en mois de nouveaux dispositifs et gadgets électroniques dans les foyers chez nos cousins a obligé les autorités à constamment s’ajuster. On a pu se rendre compte, dans les dernières années, que les collèges et lycées en France ont utilisé ces chartes d’usages avec plus ou moins de succès, mais l’expérience de travailler ainsi a au moins eu le mérite de faire en sorte que les communautés éducatives soient constamment en discussion sur l’à-propos de telles ou telles restrictions. En ce moment, la situation semble se stabiliser…
Chez nous, au Québec, nous venons à peine de quitter la phase du « blocage à tout vent ». Peu d’établissements ou de commissions scolaires se sont dirigés vers la voie du « faire avec » les TIC et les médias sociaux. Des consultations dans le réseau scolaire donnaient à peu près toujours les mêmes résultats : la norme, c’était l’interdiction mur à mur (ordinateur portable, téléphone mobile, média social) et l’exception ne faisait pas mention d’une ouverture complète, à part une commission scolaire2. À la rentrée, nous apprenions que la Commission scolaire de Montréal devenait la première parmi la soixantaine au Québec à adopter un code de « cybercivisme » pour ses quelque 200 établissements. Drôle de hasard (!?), c’est aussi une des seules commissions scolaires. à avoir mis de côté les filtres Internet qui bloquent les médias sociaux comme Facebook, à l’école. Extrait de l’article du Journal de Montréal du 28 août 20113 :
« Un groupe de travail sera constitué sous peu pour établir les balises de ce code du cybercivisime. Ce « virage informatique » sera majeur et s’inscrira dans une volonté de « simplifier » l’accès aux ressources de la commission scolaire pour les parents et les enfants, promet la CSDM. ».
Au-delà du geste de se doter d’un outil de ce genre, c’est la démarche locale de construction qui pourrait devenir cruciale dans ce genre d’opération qui vise à influencer les attitudes et les comportements. À la hauteur d’une collectivité locale, les usages sont davantage connus, les sensibilités mieux définies et surtout, les préoccupations éducatives et pédagogiques ont tendance à se préciser dans les classes et hors de l’école. Ce qui est acceptable à un endroit ne l’est peut-être pas à une autre et il devient difficile pour un grand ensemble de viser juste, surtout si on en prend trop large dans un document qui doit pouvoir « passer le test de la réalité ». Et puis, il y a aussi cette nécessaire formation à l’utilisation d’Internet et des réseaux à prévoir pour ceux dont le niveau d’alphabétisme numérique n’est pas suffisant pour comprendre et intervenir…
Parmi les questions à se poser, il y a celles de la fréquence du renouvellement de la charte d’usage. Sachant qu’on y reviendra plus souvent, un conseil d’établissement pourra prendre un peu plus de risques avec certains consensus difficiles à obtenir. L’autre préoccupation demeure la capacité des personnes en autorité de comprendre les enjeux et d’agir en éducateur. L’expérience numérique des élèves qui auront à vivre avec ce qui aura été décidé est-elle peu, moyennement ou très supérieure à celle des adultes de la communauté éducative? Détail important quand on sait que les mesures axées sur les filtres Internet faisaient souvent en sorte que les seules personnes réellement incapables d’avoir accès aux médias sociaux dans un milieu sous le « joug » du blocage des réseaux informatiques scolaires étaient souvent les membres du personnel scolaire…
Dans plusieurs établissements, les élèves sont déjà consultés sur l’adoption de certaines règles de vie à l’école. Pour ceux-ci et pour les autres, c’est peut-être le bon moment de mettre à contribution les membres du conseil des élèves ou une brigade d’experts parmi les jeunes de façon à ce que le quotidien de l’école puisse être positivement influencé par des décisions réalistes, éducatives, et civiques qui responsabilisent les personnes au lieu d’engendrer un jeu de cache-cache contre-productif et lourd à gérer.
Voici pourquoi la démarche d’adoption de mesures touchant le numérique à même le code de vie ou par l’entremise d’une charte d’usages spécifique peut devenir une source importante de tracas ou un instrument à haute valeur ajoutée d’éducation au service des apprentissages, civiques et scolaires.
Tout reste à bâtir…
1 http://www.educnet.education.fr/chrgt/charteproj.pdf
2 Sur ce sujet, on peut avoir un aperçu de l’ampleur du blocage des réseaux, dans ce document sur Internet, construit à l’invitation du CTRQ, https://docs.google.com/spreadsheet/ccc?key=0Ahf_osefsigqdEY2UGNkTmhXckJ6ZDFmQlk0cl92ZUE&hl=en#gid=0
3http://fr.canoe.ca/infos/quebeccanada/education/archives/2011/08/20110828-074703.html
