Nouveau et amélioré

LE NOUVEAU BULLETIN “nouveau et amélioré encore une « autre » fois de plus” sera-t-il meilleur que tous les autres? Réglera-t-il, une fois pour toutes, tous les problèmes de communication entre parents et école?

Le 20 août 2010, la toute nouvelle ministre de l’Éducation, du Loisir et du Sport, Line Beauchamp, annonçait que le nouveau bulletin prévu par sa prédécesseur Michelle Courchesne allait bel et bien être mis de l’avant, mais avec un report d’un an, soit en septembre 2011 plutôt que 2010. Et ce, supposément à la demande des enseignants qui auront besoin de formation. À ce sujet, plusieurs enseignants m’ont dit que, comme toutes les fois où il y a des changements majeurs en éducation, ils pourraient très bien se passer de cette formation puisque tout cela semble ressembler à un retour en arrière, donc quelque chose que les enseignants connaissent déjà très bien. (Tout cela reste à voir, cependant.) Au sujet de ce nouveau bulletin, j’ai aussi ouï dire que le report pourrait avoir été causé, entre autres, par tout l’ajustement de l’appareil administratif nécessaire à la production de ces dits bulletins, principalement dans les commissions scolaires.

Toujours est-il que je me suis posé cette question: CE bulletin, nouveau et amélioré, sera-t-il vraiment efficace? Trois productions par année, qui rendent compte de l’acquisition des connaissances (très principalement, mais surtout pas uniquement - nous y reviendrons), trois productions pondérées 20-20-60, ce qui constitue une grosse part du gâteau pour le résultat de la fin, tout cela améliorera-t-il la communication? Et de quelle communication parle-t-on ici ?

Après le débat d’il y a maintenant quelques années, portant sur le bulletin évaluant les compétences sur une échelle à 5 niveaux au départ, niveaux, cotes ou lettres qui ont été par la suite convertis en nombres (pourcentages) parfois de façon assez abracadabrante, certaines fois répartis sur 100 niveaux (0 à 100) avec les incohérences que cela a pu engendrer (comment différencier une compétence à 83 ou à 84 % par exemple ? - non-sens), après tout cela, donc, voilà un retour au bulletin axé principalement sur les connaissances, avec une échelle de 0 à 100.

Parlera-t-on encore des compétences et si oui, desquelles ? Les compétences disciplinaires sont connues. En langues, elles ont TOUJOURS été présentes : la lecture, l’écriture et la communication orale sont des savoir-faire, donc des compétences et ce, même si la ministre les qualifiait de connaissances lors de sa conférence de presse du 20 août dernier (Assemblée Nationale de Québec). Pour développer ces compétences, il faut connaître (connaissances) certaines bases, de sorte que les connaissances n’ont jamais été évacuées lors de la Réforme-par-la-suite-renommée-renouveau pédagogique.

Parlera-t-on des compétences autrefois appelées transversales (On a évacué le mot, mais pas nécessairement lesdites compétences, du programme de formation de l’école québécoise) ? Il semble que oui, car le bulletin devra inclure quatre compétences : exercer son jugement critique, savoir communiquer, organiser son travail et travailler en équipe. Les enseignants devront, deux fois par année, émettre des commentaires au sujet de ces compétences. Personnellement, réduire aux seuls petits commentaires presque en annexe l’évaluation de ces compétences essentielles est une perte appréciable, quoique dans la majorité des écoles que je connais, on n’a jamais eu vraiment le temps d’y consacrer l’énergie qu’elles auraient mérité qu’on leur accorde.

Peu importent les détails ou les modalités, je me permets d’avoir des doutes sur l’efficacité de la communication de ce bulletin, si nouveau et amélioré soit-il.

Le problème avec le bulletin, c’est qu’on veut lui faire porter trop de chapeaux ou jouer trop de rôles à la fois : d’une part, il devrait être un outil de communication, ce qui n’est vraiment pas son point fort comparé à d’autres moyens,  et d’autre part, il devrait être aussi un outil d’administration, de classement, de “normatif”… On donne au bulletin le même fardeau qu’à l’école, qu’aux profs et qu’au système d’éducation TOUT FAIRE TOUT SEUL.

L’outil de communication :

J’ai déjà vu un outil développé par des enseignants (dont un collègue), qui était en fait une base de données accessible à tous les enseignants qui le désiraient. Dans cette base de données, par discipline, était stockés des textes courts, des phrases déjà toutes prêtes destinées à être postées par courriel aux élèves eux-mêmes, et aux parents par la suite, permettant de faire des liens très efficaces entre l’école et la maison. On parle ici d’une tâche qui prend beaucoup moins de temps qu’un appel téléphonique, permettant une communication régulière, qui rend compte des apprentissages des élèves, de leur comportement, qui donne des conseils, etc. Le temps consacré aux rencontres de parents lors de la remise des bulletins s’en trouve diminué d’autant. (La preuve en a été faite lors de ce projet-pilote !). Beaucoup d’avantages donc, pour une initiative de ce genre, née au départ d’une volonté de trouver un moyen de communication rapide avec les parents et les élèves aussi, puisque, selon les disciplines enseignées, on ne les voit que quelques fois par semaine en moyenne. On voulait aussi, par l’élaboration de ce projet, trouver un moyen de faire du renforcement positif auprès des élèves, permettant la motivation de ceux-ci.

Le bulletin, avec ses quatre, bientôt trois, parutions par année ne peut rivaliser avec l’efficacité de moyens de communication de ce genre, c’est l’évidence même.

L’outil normatif :

Le bulletin joue aussi un rôle administratif. Il a une valeur inestimable pour la sanction des études. Les directions d’école se basent sur les résultats scolaires, principalement, pour indiquer que l’élève passe ou reprend son année ou cycle ou, à partir de la 3e secondaire, la matière où il y a échec. Le résultat décide aussi de l’admissibilité de l’élève aux cours d’été au secondaire, etc.

Pour avoir parlé à des directions d’école, celles-ci n’ayant parfois pas connu l’évaluation par compétences, étaient parfois portées à analyser les chiffres comme avant la Réforme : un seuil de réussite, plus ou moins 2 ou 3 %, etc. sans égard aux descriptions correspondant à ces chiffres, à ces compétences, etc. Et ce, sans compter la fiabilité déficiente d’une “moyenne” qui n’en a plus que le nom. (Une parenthèse s’impose ici : la moyenne de chiffres convertis à partir de descripteurs d’atteinte de niveau de compétence ne signifie en soi plus rien et est un non-sens en soi.)

Ainsi, avec le nouveau bulletin, aura-t-on un outil de classement administratif, normatif, mais qui, en bout de ligne, ne rendra compte que très peu des apprentissages réels des élèves (qui, presque par définition, sont difficilement quantifiables dans un exercice de mémorisation de connaissances). Tout au plus, aura-t-on un indice du pourcentage de connaissances apprises plus ou moins par coeur (ce qu’était l’ancien bulletin pré-réforme), ainsi qu’un indice d’une hypothétique maitrise de compétences de moins en moins considérées, le tout via un commentaire dont je doute de la précision…

Encore une fois, on en revient au questionnement de l’évaluation elle-même : que veut-on vraiment évaluer ? La mémoire de l’élève, sa capacité à retenir des connaissances apprises plus ou moins par coeur… ou la mobilisation de ces connaissances (assez facilement accessibles via le Web et les autres moyens dits technologiques), leur utilisation dans des tâches plus complexes aussi appelées compétences? Que de questions auxquelles on n’a pas nécessairement les réponses, ou encore auxquelles on a encore peur de répondre vraiment…

En cette époque « d’infobésité » (nous sommes devant un surplus sans cesse croissant d’informations de toutes sortes) où la compétence TIC et le jugement critique n’ont jamais été aussi essentiels, nous pouvons nous poser la question sur ce que nous voulons vraiment comme citoyens de demain : de belles têtes bien remplies de connaissances ou des gens compétents, créatifs et capables de travailler en collaboration…

Sylvain Bérubé, enseignant, école secondaire De Rochebelle, Québec

Rubrique : Actualité

5 commentaires à propos de “Nouveau et amélioré”

  1. Luc Papineau dit :

    M. Bérubé,

    Il aurait été intéressant de savoir pourquoi la ministre actuelle a retenu la formule de trois bulletins alors que sa prédécesseur semblait pencher pour quatre. On nous « garoche » une décision gouvernementale sans véritable consultation, sans véritable explication. Parce que nous dirigeants syndicaux n’ont pas consultés grand monde de la base, croyez-moi.

    La formule retenue présente une lacune grave: en cinquième secondaire, les finissants n’auront qu’une note de cinquième à soumettre au SRAM (sélection collégiale). N’ayant qu’une modeste expérience de 15 années à ce niveau, je sais que le premier bulletin leur sert à « se casser la gueule » et à leur passer le message de s’ajuster. Là, plus d’ajustement… Imaginez la tâche de motivation à faire avec des élèves refusés au cégep après un seul bulletin de cinquième. A-t-on consulté le SRAM?

    De plus, j’aurais aimé savoir combien d’écoles travaillent actuellement avec quatre bulletins. Pourquoi? Parce que celles-ci informeront nécessairement MOINS les parents avec trois bulletins comme prévu. Qui plus est, il aurait été intéressant de savoir combien d’établissements scolaires devront changer de formule avec trois bulletins et combien avec quatre. Mais ça aussi, il ne faut pas le demander….

  2. José Pinard dit :

    Un nouveau vieux bulletin. Voilà ce qui sera en vigueur l’an prochain dans toutes les écoles de la province. On se donne une année pour revenir en arrière, assez intéressant comme gymnastique éducative.

    Moi-même enseignant qui ai mis de l’énergie à intégrer le renouveau pédagogique, le comprendre et y trouver du sens, je trouve ça dommage qu’on nous ramène avant même la case départ. Mais qui donc possède ce pouvoir d’exercer autant de pression sur nos élus pour leur faire dire aux milliers d’enseignants qu’ils doivent mettre de côté ce qu’ils ont mis des années à intégrer?

    Un nouveau bulletin? Ok, il y a quand même du bon. Nous avions besoin d’un outil de communication uniforme et d’une échelle unique dans la province. L’ouverture du renouveau pédagogique permettait à certaines écoles d’avantager leurs élèves lorsqu’ils s’agissait d’accéder aux programmes collégiaux contingentés. Voilà une inégalité qui semble être corrigée et ça, l’avenir nous le dira.

    Mais pour le reste… l’évaluation des connaissances, trois étapes au lieu de quatre, le 20-20-60, les compétences transversales qui se résumeront à un commentaire sélectionné dans un menu déferlant … pourquoi? pour qui?
    Nos élus ne semblent pas croire les parents sont capables de comprendre le renouveau pédagogique si on leur explique. Est-ce qu’ils pensent que les parents sont incapables de saisir qu’une compétence se développe dans le temps et qu’elle est soutenue par l’acquisition de connaissances? Pourtant, tous ceux à qui je l’ai expliqué, lors des rencontres pour les bulletins m’ont dit: “Expliqué comme ça, ça a ben de l’allure.”

    Dès l’an prochain on revient à la pondération des étapes: 20% pour la première, 20% pour la deuxième et 60% pour la dernière. Pour prendre un exemple très simple. Si on devait me donner une note pour évaluer ma compétence à conduire une bicyclette, est-ce qu’il faudrait aussi inclure les fois où je suis tombé pendant mon apprentissage? Coudonc… regardez-moi aller, je suis capable (compétent) de conduire mon vélo, il me semble que c’est ça la compétence. Je viens de vous démontrer que je savais le faire.

    Le retour en arrière qu’on nous impose l’an prochain va encore nous demander de tenir compte des moments où les élèves ont échoué ou moins bien réussi. Étrange comme système.” Ben non mon petit, même si tu as eu 100% à la fin de l’année, tu ne peux pas avoir ça comme note finale, parce qu’on me demande d’inclure les étapes précédentes où tu étais en apprentissage et où tu as eu de moins bons résultats. Que tu aies atteint les attentes de fin d’année ou de fin de cycle, ce n’est pas satisfaisant. Je suis vraiment désolé. On était pourtant bien parti.”

  3. M. Papineau, il est vrai en effet, que j’ai passé très (trop, en fait) vite sur la diminution du nombre de bulletins. Les questions que vous soulevez sont, comme toujours, très pertinentes, et on n’a pas plus de réponses, car il y a de ces choses que les “simples profs” (et d’autres membres du personnel en éducation à d’autres niveaux) doivent ignorer, qu’il n’est pas nécessaire de savoir, etc. Et tout cela est bien dommage.

    Encore une fois, on nous prend pour de simples exécutants qui ne savent pas se servir de leur cerveau pour réfléchir ? (Un jour, je devrai écrire quelque chose sur cette “logique ouvrière” qui ne peut tenir la route avec des professionnels (Ceci étant dit sans aucune intention péjorative, ni envers les ouvriers ni envers les professionnels)… À suivre ?

  4. Lannoy29 dit :

    Excellent billet cher ami qui trouve une forte résonance dans mes questionnements et interrogations outre-Atlantique :)

Rétroliens/Pings

  1. [...] Dans un contexte où les enseignants doivent une fois de plus s’adapter à un nouveau bulletin, certains se demandent à quel point les nouvelles politiques adoptées au niveau de l’évaluation des apprentissages ne seraient pas un retour en arrière (voir l’article Nouveau et amélioré). [...]


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