Par la grande porte
Ken Robinson, la créativité, les arts et le jeu
Jean Desjardins
Enseignant
Jean Desjardins, enseignant d’univers social à la Commission Scolaire de Laval, partage avec vous par la grande porte, des liens en pédagogie qui le transforment. Proposition originale, analogue aux livres que Yann Martel envoyait à Stephen Harper jusqu’à récemment, il a choisi la forme d’une conversation imaginaire avec vous.
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Vous: Bienvenue Jean. Dis, est-ce qu’on discute encore de la dernière assemblée générale houleuse dans ta salle d’enseignants?
Moi: Oh c’était sûr ça. Établir la grille-matière, ça prend souvent les allures d’une guerre froide, ou pire! Et même si chacun est convaincu qu’il prend position pour le bien de nos élèves. Tout au long, je pensais que Ken Robinson se serait désolé du produit des discussions. Connaissez-vous les conférences TED.com?
Vous: TED pour moi, ce sont les troubles envahissants du développement.
Moi: Oui mais ici, TED c’est pour Technology, Entertainment, Design, un site web qui héberge des vidéos de 15 à 20 minutes enregistrées devant public lors de conférences annuelles aux États-Unis et en Écosse. Par celle de sa première communication en février 2006, Sir Ken Robinson est immédiatement devenu une supernova de TED. Ses talents de conteur, son sens de l’humour et de l’anecdote ont rendu viral son message (2,4 millions d’écoutes sur youtube!). L’exploit est spectaculaire vu l’anticonformisme du propos: « Ken Robinson says schools kill creativity », une charge consistante contre l’école de l’ère industrielle qui s’offre encore comme seul modèle aujourd’hui. Comme Picasso qu’il cite, Robinson croit qu’on ne devient pas créatif; on serait plutôt éduqué par l’école à cesser de l’être.
TED.com offre le discours de Robinson sous-titré en anglais, ou traduit en français comme dans 50 langues! Une fois le visionnement terminé, le site recèle plus de 900 autres conférences, dans absolument tous les domaines des idées. Certaines sont irrésistibles comme celles de Malcom Gladwell ou bien celle de Seth Godin, celui-là même dont je vantais le blogue dans votre bureau la dernière fois!
La mise en œuvre de la vision de Robinson en éducation occasionnerait une transformation importante de nos systèmes scolaires : nous sommes loin du jour où nous pourrons débattre de ses propositions sur le fond. Le penseur en a notamment contre la hiérarchisation des matières, ce qui laisse aux arts, particulièrement à la danse et l’art dramatique, la portion congrue de l’horaire d’un élève. Nos attentes sont qu’il s’accomplisse d’abord en français et en mathématiques. Robinson en tire un constat généralisé qu’il dénonce:
« Every education system on earth has the same hierarchy of subjects. Every one. Doesn’t matter where you go. [...] At the top are mathematics and languages, then the humanities, and the bottom are the arts. Everywhere on Earth. And in pretty much every system too, there’s a hierarchy within the arts. Art and music are normally given a higher status in schools than drama and dance. There isn’t an education system on the planet that teaches dance every day to children the way we teach them mathematics. Why? Why not? I think this is rather important. I think math is very important, but so is dance. Children dance all the time if they’re allowed to, we all do. We all have bodies, don’t we? Did I miss a meeting? Truthfully, what happens is, as children grow up, we start to educate them progressively from the waist up. And then we focus on their heads. And slightly to one side. [...] I think you’d have to conclude the whole purpose of public education throughout the world is to produce university professors » (à partir de 8:30).
« Quelque chose vous frappe quand vous déménagez pour l’Amérique et que vous voyagez à travers le monde: chaque système éducatif sur Terre a la même hiérarchie de sujets. Tous. N’importe où vous allez. Vous pensez que ça serait différent mais non. Tout en haut, vous avez les mathématiques et les langues, puis les sciences humaines, et tout en bas les arts. Partout sur la planète. Et dans à peu près tous les systèmes aussi, il y a une hiérarchie dans les arts. L’art et la musique sont normalement plus haut à l’école que l’art dramatique et la danse. Il n’y a aucun système d’éducation qui enseigne la danse chaque jour à des enfants comme nous leurs enseignons les maths. Pourquoi? Pourquoi pas? Je pense que cela est important. Je pense que les maths sont importantes, mais la danse aussi. Les enfants danseraient tout le temps si on leur donnait l’autorisation. Nous avons tous un corps n’est-ce pas? Aurai-je manqué quelque chose? En vérité, ce qui se passe est, que quand les enfants grandissent, nous commençons à les éduquer progressivement de la taille à la tête. Puis nous nous concentrons sur leurs têtes. Et principalement sur l’un des hémisphères. [...] Je pense qu’on devrait conclure que le but final de l’enseignement public à travers le monde est de produire des professeurs d’université » (à partir de 8:30).
http://bit.ly/fqde-robinson (http://www.ted.com/talks/ken_robinson_says_schools_kill_creativity.html)
Vous: À voir comment nos chapelles s’affrontent certains printemps et finissent par convenir du statu quo, on ne saurait lui donner tort! Toutefois, il y a du bon dans le soutien en mathématiques et en français que nous offrons. Il en va de la réussite de plusieurs de nos élèves.
Moi: Certes l’écart est grand entre la désirabilité et la faisabilité de la proposition de Robinson. Mais dans les discours des acteurs scolaires et dans le milieu de vie qu’est l’école, il y a lieu d’un changement fondamental et réalisable. Il faudrait d’abord reconsidérer la pertinence des discours tenus aux élèves de secondaire 2 et secondaire 5 chez qui on insiste sur le calcul des unités des cours réussis. Tous veulent des élèves promus au niveau suivant. Cependant, le discours utilitariste du « ce qu’il faut » déconsidère l’apprentissage holistique qu’on souhaite pour eux, non?
Vous: On insiste tant que ça?
Moi: Comme prof moi, ça me désarçonne chaque fois — et je n’enseigne même pas une manière du bas de la pyramide comme celles que tient à revaloriser Robinson! Oh c’est un réel plaisir de penser que vous le découvrirez grâce à moi. Il est pour moi un modèle si inspirant! Ses idées contiennent les ferments d’une révolution pédagogique!
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Moi: Si je devais rencontrer Ken Robinson, je lui raconterais l’initiative de l’acadien Shane Doiron. Depuis trois ans, Monsieur Doiron, ancien joueur de hockey junior majeur devenu entraîneur du club « pee-wee » des Capitals de Shediac, a mis en place un club de lecture pour ses jeunes sportifs après leur match du lundi soir. Cette année, Manon Jolicoeur, doctorante au département d’éducation de l’Université de Moncton s’est jointe à lui pour approfondir l’initiative et étudier le phénomène que représente cette communauté de lecteurs.
Vous: Des transferts entre la recherche et les savoirs pratiques, c’est tellement enrichissant pour tout le monde!
Moi: Et cette histoire d’apprentissage-ci est si simple, belle et authentique qu’un Ken Robinson qui tient à ce qu’on forme les élèves pour tout ce qu’ils sont apprécierait certainement. Dans son plaidoyer pour une école qui cultiverait la créativité, il raconte l’histoire de la chorégraphe anglaise de renom Gillian Lynne, qui désespérait dans les années 1930 ses parents et ses enseignants. Un médecin empathique réussit à percevoir l’intérêt pour la danse de celle-ci. C’est comme ça qu’elle s’épanouit. Multimillionnaire aujourd’hui, on lui doit les « Cats » et « Phantom of the Opera » d’Andrew Lloyd Webber.
Au micro de Christiane Charette, un Doiron modeste discutait de la motivation, de la confiance et de la fierté des jeunes hockeyeurs-lecteurs ayant participé à leurs échanges du lundi soir.
Vous: J’imagine!
http://bit.ly/fqde-doiron (http://www.radio-canada.ca/emissions/christiane_charette/2010-2011/chronique.asp?idChronique=143979)
Vous: J’aime beaucoup. J’irai écouter aussi. Et j’ai vu dans twitter que tu essayais d’attirer l’attention sur un programme de résidence artistiques en écoles. Est-ce que ça ne pourrait pas conforter un Ken Robinson aussi?
Moi: Oh tout à fait! Comme j’aimerais qu’on fasse ça chez nous d’ailleurs! Ça se réalise présentement au niveau primaire et en France mais je ne vois pas pourquoi une école secondaire d’ici qui a un local à y consacrer ne saisirait pas l’occasion. Faire découvrir le processus créatif quotidien d’un artiste, quelle excellente façon d’éduquer au-delà des nécessités et limites qu’imposent l’horaire!
http://bit.ly/fqde-residence (http://www.criee.org/Residence-d-artiste-en-ecole)
Vous: C’est intéressant ces ressources que tu vas puiser aujourd’hui. Je sais que tes réflexes sont d’abord de réfléchir en termes pédagogiques.
Moi: Oui c’est vrai, et j’avoue que ce que j’étais en train de penser à l’instant, c’est que l’école créative devrait aussi se réconcilier avec le penchant naturel humain pour le jeu. Mario Asselin, un contributeur essentiel à la revue de la FQDE, discutait de ce courant nommé « gamification » en mars sur son blogue. Il racontait avoir « toujours été jaloux du niveau d’attention des élèves en contexte de jeu; quand on compare avec les situations d’apprentissage qu’on leur propose, aucune ne les captive autant [...et avoir] été fasciné par la capacité des environnements ludiques à motiver, à aider les jeunes à apprendre comment résoudre des problèmes et aussi, comment [les jeux] peuvent donner accès à la culture ».
http://bit.ly/fqde-gamification (http://carnets.opossum.ca/mario/archives/2011/03/gamification_ludification_education.html)
En attendant des interventions pour accroître l’interdisciplinarité des chapelles scolaires et une reconnaissance de leur complémentarité par les vicaires des différents champs, les avenues pavées par Doiron, les écoles de Rennes en France et les réflexions de Mario Asselin sont porteuses. On se dit à la prochaine fois?
Vous: Oui à la prochaine fois Jean! Peut-être seulement l’année prochaine! L’année est plus près de sa fin que de son début maintenant!
