Simple mais compliqué?
Pourquoi faire simple quand on peut faire compliqué?
Jean Robitaille, directeur à l’école secondaire Armand-Corbeil
Budget, fonds 1, fonds 5, enveloppes fermées, fonds à destination spéciale, mesure 50670, 30025… Comment faire très complexe ce qui pourrait être simple, finalement?
Lorsque je pense au budget, personnel ou scolaire, ce n’est pas la joie qui règne. C’est un mal nécessaire. Je crois bien que je ne m’en tire pas trop mal, pour le scolaire du moins. Ne pas trop mal s’en tirer, c’est comme à la loterie : parfois on gagne, sans trop savoir pourquoi. Il y a tellement d’impondérables que je ne crois pas qu’il soit possible de maîtriser toutes les ficelles, sinon a posteriori. Un budget a posteriori, hum… bonne idée et quelle insécurité.
Faisons le tour de quelques bizarreries et tentons de nous les expliquer.
Marasme de dates
Le 31 mars, le gouvernement adopte un budget national. De ce budget, la ministre établit des règles de distribution pour l’année à venir. Notons qu’au moment d’écrire ces lignes, le 25 avril, les règles ne sont toujours pas disponibles. À partir de ces règles, chaque commission scolaire définit son propre mode de distribution entre les services et les écoles. Pour ce faire, elle a dû consulter, mais elle a consulté en novembre, avant le budget!!!
Dans une commission scolaire où le budget est décentralisé, c’est la réalité de la mienne, les directions doivent déposer un budget où figureront toutes les catégories de personnel, soutien, professionnel et autres, engagé par l’école, et ce, pour la mi-mai. En effet, le conseil des commissaires doit adopter son propre budget qui intègre les budgets des écoles à cette date. Le conseil d’établissement devra donc adopter le budget de l’école quelques jours auparavant. Entre 80 et 85 % de ce budget sera consacré à des ressources humaines. Ces gens sont gouvernés par des conventions collectives qui, elles aussi, ont leurs impératifs temporels. En effet, avant le 30 avril, le plan d’effectif devra être connu. Oups, le budget est adopté en mai et, à la fin avril, 85 % du budget est déjà immuable. Les conseils d’établissement ont-ils un réel pouvoir sur le budget?
Transparence opaque
Décentralisé, le budget des établissements de notre commission scolaire. En effet, pour une part, je crois que notre imputabilité et notre responsabilité sont bien réelles et bien que nous soyons avant tout des pédagogues nous nous en tirons avec brio grâce aux outils mis à notre disposition par le service des ressources financières et à la qualité d’accompagnement que nous offrent les analyses financières. Mais qu’en est-il du budget global de la commission scolaire? La loi fait la distinction entre le budget des établissements et le budget de fonctionnement de la commission scolaire. Nous sommes interpellés parfois sur l’ensemble, mais est-ce que nous maîtrisons toutes les facettes de ce complexe montage financier? Ces données sont publiques, donc accessibles, mais nous sommes bien loin de nos compétences pédagogiques.
Descriptif oubliant la vision
La ministre a une vision politique de l’éducation. Elle tient à s’assurer que cette vision se concrétise dans la réalité de nos activités en classe, dans chacun de nos établissements. C’est louable, on ne peut pas être contre cette approche. Après tout, nous élisons ces gens pour leur vision.
Ces visions engendrent des enveloppes fermées. Ces enveloppes sont assorties d’un descriptif de quelques lignes traduisant la vision. Prenons la mesure 50670 pour l’achat d’ordinateurs. La vision derrière cette mesure est de s’assurer qu’un maximum d’ordinateurs soit accessible aux élèves et aux éducateurs. Bonne idée en soi. Voici le petit bout de texte décrivant la mesure :
« L’équipement informatique comprend les micro-ordinateurs, les systèmes d’exploitation, les logiciels de base intégrés, les logiciels éducatifs et les adaptations requises pour les élèves handicapés, de même que le matériel périphérique. »
On a juste oublié un détail. Détail dont je discute avec les responsables de la commission scolaire depuis plusieurs mois. Si l’on achète un ordinateur et qu’il n’a pas accès à Internet, aujourd’hui c’est comme si je n’avais pas acheté d’ordinateurs. La mesure n’a pas prévu le réseautage. Oups. Nous avons ici un choix à faire. Le principe des vases communicants s’applique et pour y arriver, nous devrons couper ailleurs.
L’archaïsme au rendez-vous
Autre mesure, celle dont j’oublie le numéro, qui permet d’acheter des manuels scolaires approuvés pour le renouveau pédagogique. La vitesse à laquelle progressent aujourd’hui les connaissances me permet de dire qu’aujourd’hui, les manuels de sciences achetés il y a 10 ans sont désuets. La mesure ne permet pas d’acheter autre chose que des manuels. Les technologies actuelles sont certes en mesure de faire mieux mais l’enveloppe me permettant de faire les achats n’existe pas.
Je place ici en lumière quelques bizarreries, mais je les explique très mal. Ma difficulté à fournir l’explication est aussi un témoignage de la complexité de l’affaire. Nous sommes des éducateurs avant d’être des directeurs. Le budget est une ressource et ne devrait pas être une contrainte au fonctionnement d’un établissement. Les lois en vigueur obligent la direction et le conseil d’établissement à adopter et réaliser un budget équilibré. Avec tous les questionnements élaborés ci-haut, nous pouvons nous demander de quelle façon une direction d’école peut y arriver tout en gardant toujours en priorité la qualité du service à l’élève. Comment pouvons-nous nous assurer d’une plus grande autonomie au niveau de la gestion budgétaire tout en reconnaissant l’importance d’une reddition de comptes en tant que gestionnaire ? La table est mise pour une discussion. Les solutions devront être créatives, mais surtout simples si nous voulons toujours que le budget soit une ressource au service de la réussite des élèves.
