L’École sur le banc des médias
Ève-Gabrielle Bissonnette
Adjointe aux communications, FQDE
Revue fqDE : Croyez-vous que l’École québécoise est hermétique aux médias ?
François Cardinal : Non, au contraire. En fait, je parlerais du milieu de l’éducation, il est même très bien organisé face aux médias. Il compte beaucoup de lobbys. Chaque lobby se fait entendre, chacun a ses prises de positions sur différents sujets. Là où le bât blesse, où c’est peut-être plus hermétique pour les médias, c’est d’entrer à l’intérieur des quatre murs d’une école. Il est difficile de rejoindre les directions d’école ou encore les professeurs puisqu’on nous met comme barrière telle association, telle fédération ou regroupement qui sont les porte-paroles officiels du groupe en question. C’est complexe pour un média de représenter, par exemple, l’appréciation de l’idée de l’évaluation nationale. Les groupes de pression ont des positions très arrêtées et sans nuances. Or, il suffit d’écrire sur ce sujet pour voir qu’il y a des professeurs qui ont un discours qui est tout autre. C’est donc difficile de voir au-delà des groupes de pression. De ce côté, je trouve que l’école avec un petit « e » est hermétique, mais pas l’école avec un grand « E ».
RF : Est-ce que l’École se porterait mieux si elle acceptait de faire entrer les médias à l’intérieur de ses établissements ?
FC : Je ne crois pas que ce soit un plus pour l’École de manière individuelle. Par contre, les directions d’école, quant à elles, auraient avantage à parler davantage aux médias, c’est-à-dire à prendre des initiatives en contactant des journalistes, chroniqueurs ou éditorialistes. En effet, le meilleur moyen de promouvoir les bons coups dans les écoles est sans aucun doute d’entrer en contact, de temps à autre, avec un journaliste qui est intéressé par ceux-ci. Par exemple, un sujet qui me tient bien à cœur est l’introduction du contact de la nature dans les écoles. Il existe des établissements qui prennent des initiatives très intéressantes, qui font des projets incroyables. Si le directeur de cette école prend l’initiative de me téléphoner ou de m’envoyer simplement un courriel, à ce moment je crois que cette école a quelque chose à gagner. Quand on observe l’École avec un « E » majuscule, c’est surtout un travail de communication pour ses positions plutôt que pour ses bons coups en particulier. C’est important de distinguer les deux types de médias écrits. Les journaux locaux peuvent davantage s’attarder aux bons coups dans l’école tandis que les médias nationaux ont un regard plus large, et qui n’est pas nécessairement négatif puisque les bons coups y sont également exposés. Personnellement, je considère qu’il pourrait y avoir plus de bons coups soulignés, mais ils ne sont pas absents complètement. La meilleure façon de contacter les médias nationaux, c’est en leur soulignant l’existence de tel projet ou tel événement. C’est certain que vous n’aurez pas un texte le lendemain dans La Presse parce que vous écrivez un courriel à un journaliste en disant qu’une serre a été construite dans une école, par exemple. Toutefois, les journalistes consciencieux – et il y en a plusieurs dans les médias nationaux – vont mettre le courriel de côté et, éventuellement, vont l’utiliser pour alimenter un dossier, pour en démarrer un ou bien tout simplement pour éclairer un sujet à traiter. De mon côté, pour démarrer mon livre « Perdus sans la nature », j’ai cité plein de cas d’écoles où il y avait des initiatives intéressantes. Ces cas, je les ai trouvés dans les médias, principalement dans les médias locaux. Or, les journalistes dans les médias nationaux ne peuvent pas savoir tout ce qui se passe dans toutes les écoles du Québec. Comme je l’ai mentionné, il ne faut pas avoir d’attentes démesurées, cependant le journaliste va être au courant de l’existence du « bon coup ». Ainsi, simplement envoyer un courriel sur ce qui vous anime, c’est un peu comme lancer une perche à l’eau.
RF : Qu’est-ce qui, selon vous, fait obstacle à la communication médiatique dans les écoles ?
FC : La communication est peut-être trop uniformisée dans le réseau scolaire. Il y a moyen, sans donner une liberté de parole à tous sans aucune limite, d’atteindre un juste milieu. C’est-à-dire que sur un sujet donné, un regroupement, une association pourrait très bien offrir aux journalistes de parler à un acteur en particulier qui se trouve lui-même sur le terrain. Par exemple, si on désire comprendre le fonctionnement des commissions scolaires en terme de comptabilité, après que le vérificateur général ait publié son rapport, c’est intéressant d’avoir la position de la Fédération des commissions scolaires, mais c’est tout aussi captivant d’avoir la chance de parler à quelques personnes sur le terrain. Ces personnes peuvent être choisies par la fédération, du moment qu’elles peuvent nous parler du fonctionnement concret et qu’on puisse avoir un accès plus grand à leur expertise. Je comprends qu’il y a une certaine résistance, comme il y a de mauvais journalistes, de mauvais directeurs d’école, de mauvais professeurs, de mauvais élus. Ce n’est toutefois pas la majorité, il ne faut pas être échaudé par rapport à tous les médias pour quelques pommes pourries.
RF : Croyez-vous que les directions devraient avoir plus confiance ?
FC : Je pense que si les directions d’école veulent convaincre la population par l’entremise des médias de l’importance d’une autonomie accrue pour leurs établissements, elles doivent s’exprimer sur différents enjeux publiquement. La voix d’acteur individuel manque dans le débat public. Ce serait peut-être, aux yeux de certains, cacophonique, mais ce serait plus représentatif et on verrait davantage le côté humain des directions et le côté réaliste de la proposition d’accroître l’autonomie des établissements.
RF : Comment va l’école médiatiquement ?
FC : Ce qui manque le plus dans le processus de médiatisation du système éducatif, ce sont des nuances des deux cotés de la clôture. Les médias manquent beaucoup de nuance, je vous l’accorde, lorsqu’on parle d’éducation, mais les lobbys en manquent tout autant. Dans le projet de l’évaluation des professeurs, il y a des plus et des moins et j’aimerais beaucoup qu’on entre dans ce genre de détails au lieu de s’en tenir à des condamnations ex cathedra d’un côté ou de l’autre de la clôture. J’aimerais entendre les bons et les moins bons côtés plutôt que de dépeindre le milieu de l’éducation de manière caricaturale. Je ne veux pas représenter tout le monde médiatique, mais je pense que c’est notre travail à nous, journalistes, de dépeindre un portrait plus teinté, non pas juste de noir et de blanc, mais de gris aussi. Le milieu de l’éducation va beaucoup mieux qu’on le prétend dans les médias. J’aimerais bien que l’on puisse avoir une réelle discussion sur le monde de l’éducation plutôt qu’un débat entre chapelles. Quand on parle de la réforme par exemple, quand on parle de l’évaluation des professeurs, quand on parle de différents enjeux complexes comme les commissions scolaires. Aujourd’hui, tout ce que l’on entend, c’est un discours de sourds entre différentes chapelles alors qu’il y a un réel débat à avoir pour parfaire le milieu scolaire. J’ajouterais une dernière chose, les acteurs du milieu de l’éducation ne doivent pas baisser les bras et doivent continuer à faire valoir ce qui marche bien dans le milieu de l’éducation. C’est bien beau l’autoflagellation, mais il y a des bonnes choses qu’il faut mettre en valeur, même si parfois on a l’impression que les journalistes ne sont pas très attentifs à ce qui fonctionne bien. Les acteurs du milieu de l’éducation doivent savoir que les journalistes ne sont pas insensibles non plus à ce qu’ils lisent, à ce qu’on leur communique, à ce qu’on leur souligne comme bons coups, même s’ils n’en parlent pas dès le lendemain. Un autre exemple, regardez les chiffres sur la persévérance scolaire. Si nous avons eu une stagnation pendant des années et que les médias ont été assez durs à ce sujet, nous voyons poindre une lueur depuis quelques mois, peut-être depuis quelques années parce qu’il y a des gens dans le milieu qui ont osé parler des bons coups publiquement, même s’ils semblaient avoir l’impression de parler tout seuls. Je pense que ça vaut la peine de continuer, de souligner les bons coups et d’espérer qu’un jour les médias en parleront.
RF : En terminant, quels sont les bons coups d’après vous ?
FC : Je pense que, globalement, on peut critiquer des détails à gauche et à droite, mais le milieu de l’éducation québécois est parmi les meilleurs au monde. Les résultats PISA (programme international pour le suivi des acquis des élèves) démontrent qu’on peut critiquer sous certains aspects notre système scolaire, mais ils prouvent aussi que le Québec est dans le palmarès mondial et nous pouvons être très fiers de nous. Surtout quand on voit des pays comme la France ou les États-Unis où les résultats ne sont pas à la hauteur de leur réputation. Il y a de quoi être fiers au Québec, même s’il y a des enjeux auxquels il faut s’attaquer comme la persévérance scolaire, la réussite des garçons ou encore la valorisation des professeurs qui est problématique pour toutes sortes de raisons socioculturelles. Oui, il faut s’attaquer à ces différentes choses, mais globalement notre École va bien.
