Un éléphant dans le salon

Mario Asselin
Directeur général Opossum, apprentissages et technologies

Aux premiers pas de ma démarche de blogueur, je me souviens d’avoir écrit en 2003 que souvent, l’évidence est devant nous, gros comme la porte, mais nous nous efforçons de ne pas la voir…

« Psssst. Ne le dites à personne. C’est notre secret  ; il y a un éléphant dans la salon, mais nous faisons comme s’il n’était pas vraiment là ; de toute façon, ce n’est pas vraiment un éléphant » (traduction libre de l’extrait d’un document1de Laura Goodwin).

J’ai eu l’occasion de vraiment prendre la mesure du phénomène de la prise de parole anonyme sur Internet en éducation lorsque Caroline Allard (la mère indigne2) m’a interviewé pour un article3 qu’elle préparait sur « l’anonymat et les blogues » pour une revue « sérieuse », Les Cahiers du 27 juin. Le cœur de mon propos touchait la notion du devoir de réserve, souvent invoqué par la hiérarchie pour encadrer la prise de parole dans des organisations du type de celles qui existent en éducation.
Pour en avoir discuté avec certains adeptes de l’anonymat numérique, on peut devenir « Prof Malgré Tout » (ou « Professeur Masqué », ou encore « Prof Maudit ») pour se protéger des inévitables représailles que l’on pressent lorsqu’on choisit de s’affirmer à l’occasion d’une prise de parole publique. Les internautes « à pseudonymes » en éducation ne donnent pas généreusement dans la diffamation ou l’injure ; pourtant, ils sont souvent convaincus qu’à visage découvert, ils ne pourront pas s’exprimer avec autant d’engagement. À l’époque, j’avais confié à Caroline Allard que la notion du devoir de réserve était mal définie et très mal comprise au Québec, notamment dans le monde de l’éducation :

« On s’imagine qu’on ne peut pas avoir un point de vue divergent sans manquer à notre devoir de réserve. Or, il s’agit là d’un problème québécois de recherche du consensus à tout prix. Il ne faut pas mettre systématiquement en opposition la nécessaire prise de parole publique et le respect du devoir de réserve ».

Sur le fond, je ne crois pas que l’anonymat soit réellement possible. On finit toujours par savoir qui se cache derrière l’auteur inconnu du moment. Il suffit d’une confidence à quelqu’un, d’une adresse IP laissée à la traîne ou d’une erreur stratégique… et hop ! la personne démasquée réalise que ce qu’elle a écrit pourrait devenir compromettant.

Y aurait-il en éducation une présence d’anonymes en plus grande proportion que dans d’autres domaines professionnels ? Encourageons-nous réellement l’échange de points de vue divergents dans notre milieu ? Sommes-nous capables de construire à partir de ce qui nous unit dans nos établissements ? Mettons-nous trop le focus sur le sujet sur lequel on n’a pas la même perspective ?

La prise de parole anonyme est le symptôme d’une omerta beaucoup plus insidieuse et contre-productive : le tabou de la pensée divergente. Quand on sait que pour bien travailler en équipe, la clé du succès n’est pas de se mettre à tous penser de la même façon. Se montrer efficace, c’est d’abord s’entourer de gens qui ont des horizons différents et encourager la diversité des arguments.

S’il faut réfléchir en fonction de ce qui n’est pas tolérable dans notre établissement, à la salle des profs comme dans le bureau de la direction, c’est peut-être sur le sujet de notre management de l’opposition qu’il y aurait des choses à revoir. Il n’y a pas de place dans notre cour pour les représailles et le harcèlement. S’affirmer dans le respect, c’est débattre des idées. Ni les anonymes, ni celui qui s’affiche à visière levée ne devraient s’attaquer aux personnes, tenir des propos indignes de sa fonction ou dévoiler des renseignements privés ou nominatifs. Pour le reste, si autant d’éducateurs s’expriment publiquement sur Internet en se cachant, il faut se demander si en tant que cadre, on n’y est pas pour quelque chose. Pour un froussard qui n’assumerait rien de ce qu’il écrit ou un autre qui se cache derrière l’anonymat pour salir des réputations ou lancer de la boue, il y a plusieurs personnes respectables qui ne font qu’animer sainement un débat en éducation.

Inutile d’ajouter que ça vaut aussi pour nos supérieurs hiérarchiques, à l’occasion de nos propres gestes d’affirmation. Si nous sommes conscients que le devoir de réserve est important, nous devons, nous aussi, apprendre à nous s’affirmer selon les règles de l’art.

Je me dis que vu de l’extérieur de notre domaine, toute cette prise de parole cachée derrière des masques n’envoie pas le bon message sur les valeurs qui nous animent. Ce n’est pas la lutte contre les anonymes qu’il faut mener, c’est le défi d’aménager des espaces de discussion ouverts et animés dans nos établissements et en public qu’il nous faut relever. L’éléphant dans le salon, c’est l’opposition sourde qu’on ne canalise pas au bon endroit, c’est le point de vue divergent qu’on préfère enterrer.
Quand c’est pas nous « l’éléphant » de la farce…

1 « The Elephant In Trek’s Living Room », http://allyourtrekarebelongto.us/elephant.htm
2 Caroline Allard est l’auteur des Chroniques d’une mère indigne, http://www.radio-canada.ca/emissions/mere_indigne/serie1/auteur.asp ?idDoc=75603
3 On peut d’ailleurs consulter un extrait de cet article sur mon blogue, http://carnets.opossum.ca/mario/archives/2009/05/les_cahiers_du_27_juin_caroline_allard.html

Laisser un commentaire

Flickr photos

© 2012 Fédération québécoise des directions d’établissement d’enseignement Tous droits réservés. Roule rondement sous Wordpress. Thème original pas mal modifié par les talents de iXmedia solutions interactives.