Les annonces de Jean Charest en éducation : le retour de la grande improvisation
On aurait pu penser qu’après les années difficiles vécues avec l’implantation du renouveau pédagogique dans les écoles québécoises, nos décideurs politiques avaient finalement compris qu’ils doivent faire preuve de prudence lorsqu’ils se mêlent de pédagogie. Or, les récentes annonces du premier ministre Charest en éducation montrent bien que ce dernier n’a rien retenu des expériences passées.
Apprendre de nos erreurs
Si les principales mesures que Jean Charest suggère ne sont pas mauvaises en soi, la façon dont il tentera de les implanter dans le réseau scolaire québécois risque de vouer celles-ci à de grandes difficultés, voire à l’échec.
Si l’on prend l’exemple de l’enseignement de l’anglais intensif en sixième année, l’on constate à quel point on nage en pleine i
mprovisation. Ainsi, on se demande où l’on trouvera les enseignants qualifiés pour enseigner ce nouveau programme, ce qui n’est pas une petite question quand on y pense.
La ministre de l’Éducation, Line Beauchamp, avance trois solutions : des ententes entre les commissions scolaires anglophones et francophones; l’embauche d’enseignants ontariens; et une éventuelle hausse dans les programmes universitaires reliés à ce domaine.
Des solutions hasardeuses
Or, concernant les commissions scolaires anglophones, la ministre ne semble pas constater qu’on n’en retrouve pas sur l’ensemble du territoire québécois ou que, tout au moins, elles n’auront pas assez de personnel pour satisfaire les besoins de leurs pendants francophones. Elle semble aussi ne pas réaliser que ces ententes devront se faire en tenant compte de conventions collectives propres à chaque commission scolaire, ce qui pourrait s’avérer assez problématique.
Quant à l’embauche d’enseignants ontariens, la ministre sait-elle que les conditions de travail de ceux-ci sont plus avantageuses que celles de leurs collègues québécois? Croit-elle sérieusement que ceux-ci viendront travailler au Québec en acceptant une diminution de salaire? Et comment fera-t-elle pour les attirer dans des régions où les postes sont déjà difficiles à combler?
Enfin, en ce qui a trait à une éventuelle hausse des inscriptions universitaires, les étudiants prendront au moins quatre années à être formés. On parle, ici encore, d’une solution hasardeuse.
Créer des problèmes au lieu d’en résoudre
En improvisant de la sorte un programme d’enseignement intensif de l’anglais en sixième année du primaire, le gouvernement Charest va créer une pénurie artificielle d’enseignants. Et si on se base sur l’expérience catastrophique du programme de mises à la retraite de Lucien Bouchard à la fin des années 90, les commissions scolaires n’auront d’autre choix que de procéder à l’embauche de personnel dont les compétences auraient été meilleures si on avait procédé autrement qu’en improvisant.
Encore une fois, on assiste au phénomène de la pyramide inversée. On décide en haut lieu ce qui sera bon sans tenir compte des besoins de la base ou fonder ses choix sur une analyse rigoureuse de la situation. On apporte des solutions sans manifestement comprendre le problème. Et surtout, on ne consulte personne au préalable, ce qui donne au tout un air d’improvisation indéniable.
Nos politiciens diront que ces mesures seront implantées sur cinq ans. Mais cela ne diminue pas pour autant les difficultés auxquelles le réseau scolaire sera confronté. C’est davantage une volonté politique parfois déconnectée de la réalité qui obligera toutes les écoles du Québec à s’engager dans des chemins cahoteux.
Être un politicien responsable
Lancer des idées, tout le monde peut le faire. Lancer des idées intelligentes basées sur une analyse et une étude sérieuse de la situation qu’on se propose de modifier, là, c’est autre chose. J’ai assez vécu l’improvisation du Renouveau pédagogique pour espérer qu’on ne reproduise ou n’encourage pas ce genre de catastrophe basée sur la pensée magique.
Soit, comme politicien, on peut avoir des coups de gueule et crier un peu. Il demeure néanmoins que, lorsqu’on propose de véritables changements dans quelque domaine que ce soit, on a la responsabilité d’assurer le succès de ceux-ci. Quitte à prendre plus de temps qu’on le souhaiterait, quitte à reconsidérer notre vision des choses. Au Québec, au cours des quinze dernières années en éducation, c’est cette sagesse qui a manqué quand est venu le temps de procéder à plusieurs changements majeurs. Certains politiciens ont utilisé leur passage au MELS pour marquer des points politiques sans avoir le discernement de bien comprendre les enjeux derrière les choix qu’ils faisaient ou que certains hauts fonctionnaires leur proposaient. Ils ont voulu marquer l’histoire avec le résultat que l’on connaît. Un monde de l’éducation divisé, désorganisé, peu efficace lorsqu’on regarde les budgets qu’on y investit et le personnel qu’on y retrouve.
Si le gouvernement québécois veut entreprendre des changements en éducation, ceux-ci doivent être réfléchis et dépasser le stade du bête préjugé pouréviter de reproduire les erreurs du passé dont nous payons encore le prix aujourd’hui. Malheureusement, je ne crois pas que ce soit le cas avec les récentes annonces de M. Charest.
Luc Papineau

