Loin des yeux, loin du cœur

mario_asselin_miniIl arrive que nos sentiments s’étiolent lorsqu’on s’éloigne des gens qu’on aime. Même quand on aime très fort, la distance peut affaiblir l’affection. En ce sens, je m’étonne de moins en moins de tous ces voyages humanitaires dans les écoles, organisés de bonne foi pour permettre aux élèves d’apprendre le dépassement et l’abnégation. Qu’on se comprenne bien, je ne suis pas contre…

Seulement, je pense aux nombreux besoins autour de nous et je me dis que normalement, il ne serait pas nécessaire de regarder si loin pour découvrir des situations désespérantes où l’occasion de faire du bien pourrait à la fois soulager le malheur des uns et fournir un cadre d’apprentissage des réalités de la vie aux autres.

Sur la rue St-Joseph dans Limoilou à Québec ou dans plusieurs quartiers de la métropole, des badauds quêtent dans la plus parfaite indifférence, la plupart du temps. Des gens âgés vivent isolés au Québec, dans toutes les municipalités. Les corvées ne manquent pas, dans les villages autant qu’en milieu urbain. Et puis… la pauvreté d’aujourd’hui est bien souvent celle du coeur. Nous n’avons qu’à penser au taux de suicide chez les jeunes ou au décrochage qui témoignent qu’il ne suffit parfois que de quelques instants de luttes inégales pour qu’une décision « coup de tête » se prenne. Et je ne parle pas du taux de grossesses non désirées, de ces femmes (ou de ces enfants) qui vivent de la violence dans leurs rapports avec les autres ou tout simplement, du manque d’attention à l’autre au quotidien, du civisme qui fout le camp dans la rue, au volant ou en attendant l’autobus.

La mode semble plutôt être au voyage humanitaire. Les offres pullulent sur Internet. Et plusieurs écoles formulent des projets les plus originaux les uns par rapport aux autres. Je ne parle pas de tourisme; il s’agit bien d’expériences volontaires axées sur le développement personnel et la recherche de sens.

Un extrait de celle-ci dont je tairai la référence, car je ne souhaite pas critiquer ceux qui travaillent à proposer ces expériences hors du commun :

«Les missions et stages proposés au Mexique sont aussi diversifiés que le pays lui-même : il y a beaucoup à faire ! Enseigner le français ou l’anglais, s’occuper d’enfants défavorisés, sauvegarder les tortues marines le long des plages tropicales, découvrir l’artisanat mexicain, sauver et soigner les animaux exotiques victimes du trafic animalier, faire un stage en espagnol, en journalisme ou en médecine, ou encore apprendre l’espagnol ou l’anglais dans ce pays d’Amérique latine. Qu’importe la mission ou le stage choisi, ce pays vous ouvrira grand ses portes et son cœur !»

Je me dis que trop souvent, on ne regarde « pas assez dans sa cour ».

Il y aurait tant à imaginer pour concilier les besoins des jeunes en questionnement sur le mal d’être et ceux qui auraient besoin de réconfort. Sommes-nous à ce point incapables d’agir pendant quelques semaines, voire quelques jours et supporter de ne pas en faire une oeuvre au quotidien, comme c’est le cas lorsqu’on va vivre une expérience de trois semaines à l’autre bout du monde, sachant qu’au retour, il sera possible de passer à autre chose? Combien de jeunes, sans être bien préparés à vivre un choc culturel, sont allés évaluer la possibilité d’appliquer des solutions « de blancs nord-américains » à des problèmes qui nous dépassent?

Je sais bien que dans plusieurs cas, ces voyages ont pu transformer des vies. Je ne doute pas qu’à certains moments, des vocations soient nées. Je me demande simplement si l’ampleur des ressources mobilisées pour aider si loin (des yeux), ne témoigne pas de notre pauvreté (de coeur) ?

La dernière chose que je voudrais serait de juger ceux qui organisent ou participent à ces aventures extraordinaires, au loin.

Je me demande juste ce qu’il y a à comprendre dans le fait que ce soit si difficile de regarder près de nous le nombre important d’occasions de faire apprendre, tout en aidant ceux qui sont si proches.

Une sorte d’éléphant dans le salon1 ; parfois même, dans ma cour!
1 Sur ce sujet « an elephant in the living roof », je suggère la lecture de ce document en anglais de Laura Goodwin.  Si l’anglais pose problème, ce texte (une traduction d’un texte souvent rencontré chez ceux qui luttent contre l’alcoolisme) pourra s’avérer utile pour mieux comprendre cette allusion à l’allégorie « de l’éléphant dans le salon ».

Mario Asselin, Directeur général Opossum, Apprentissage et technologies

Rubrique : Pas dans ma cours

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