Par la grande porte : être parent en Amérique, défier le statu quo et reconnaître la kakonomie

capture-de28099ecran-2011-03-29-a-104913Jean Desjardins, enseignant d’univers social à la Commission scolaire de Laval, partage avec vous des liens en pédagogie qui le transforment. Proposition originale, analogue aux livres que Yann Martel envoyait à Stephen Harper jusqu’à récemment, il a choisi la forme d’une conversation imaginaire avec vous.

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Vous : Salut Jean! Viens t’asseoir, j’ai un peu de temps. J’ai surpris à la radio ce matin la fin d’une discussion sur une mère chinoise américaine, en tout cas, j’en sais pas beaucoup mais ça avait l’air intéressant. En as-tu entendu parler?

Moi : Ah oui! C’était une conversation à propos d’Amy Chua, professeur de droit à Yale, dont l’essai « Battle Hymn of the Tiger Mother » fait grand bruit aux États-Unis. Elle y affirme que l’éducation des enfants nord-américains est trop permissive pour développer leur potentiel. Admettant à la rigolade être quelque peu névrosée sur ce sujet de par ses origines, l’auteure raconte combien elle n’attend que le meilleur de sa progéniture en termes de notes et d’accomplissements en musique. Ce que j’ai lu de meilleur par rapport à ça, c’est « Amy Chua Is a Wimp », la recension de David Brooks, chroniqueur politique et culturel au New York Times. Au lieu de joindre le bal des nombreux détracteurs, la charge de Brooks contre Chua est puissante! Elle surprend. Je vous lis un passage que j’ai traduit :

« J’ai un problème d’un autre ordre avec Chua, dit Brooks. Je crois qu’elle dorlote ses enfants. En effet, elle les garde de connaître les situations les plus exigeantes intellectuellement parce qu’elle ne distingue pas ce qui est exigeant cognitivement de ce qui ne l’est pas.

Pratiquer une pièce de musique pendant quatre heures requiert une grande concentration, mais ce n’est rien comparé à une soirée de filles à 14 ans. Gérer les rivalités, négocier avec les dynamiques de groupe, comprendre les normes sociales, établir la distinction entre le soi et le groupe - ces exigences et autres rites de passages similaires sont d’une complexité qui souffle toute forme d’enseignement par mentorat, tout cours de Yale. »

I have the opposite problem with Chua. I believe she’s coddling her children. She’s protecting them from the most intellectually demanding activities because she doesn’t understand what’s cognitively difficult and what isn’t.

Practicing a piece of music for four hours requires focused attention, but it is nowhere near as cognitively demanding as a sleepover with 14-year-old girls. Managing status rivalries, negotiating group dynamics, understanding social norms, navigating the distinction between self and group - these and other social tests impose cognitive demands that blow away any intense tutoring session or a class at Yale.

http://www.nytimes.com/2011/01/18/opinion/18brooks.html?_r=2&src=ISMR_HP_LO_MST_FB

Vous : C’est vrai que de trouver sa place dans un groupe est complexe, Brooks a raison!

Moi : Je suis tellement d’accord avec vous! Des fois, je me demande si l’école ne devrait pas permettre de préparer les jeunes aux épreuves sociales de la vie.

Vous : Mais nous le faisons, non? Les enseignants saisissent les occasions qui surviennent en classe pour parler de la vie, et nos services professionnels sont débordés par les jeunes filles dont le monde s’écroule après une dispute.

Moi : Oui c’est vrai. Je rêve quand même d’une école où les lieux les plus authentiques seraient nos classes et pas un recoin au détour d’un casier. À mes yeux, il y aurait un chantier immense pour pouvoir redonner une envergure humaine à nos milieux d’apprentissage.

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Vous : Pas entièrement d’accord là-dessus. N’empêche, ça me fait penser au lien que tu as publié l’autre jour, celui sur la « kakonomie ».

Moi : Vraiment! Je ne sais pas si le terme saura s’imposer, mais depuis que j’ai lu là-dessus, je n’arrête pas d’en observer les manifestations, dans ma pratique professionnelle comme ailleurs.

« La kakonomie est régulée par une norme sociale tacite visant à brader la qualité, une acceptation mutuelle pour un résultat médiocre satisfaisant les deux parties, aussi longtemps qu’elles continuent d’affirmer publiquement que leurs échanges revêtent [...] une forte valeur ajoutée. »

http://affordance.typepad.com/mon_weblog/2011/01/kakonomie-culturomie-et-folksonomie.html

Vous : Autrement dit et pour une foule de raisons, on affirme des principes mais on s’entend pour moins sans le dire. Olivier Ertzscheid, maître de conférences en science de l’information à l’Université de Nantes, donne comme autre exemple nos promesses, qu’on dit importantes de tenir quand, dans les faits, on pardonne le contraire car ça nous laisse libres de faire de même.

Moi : C’est « tripatif » comme idée! Les anglophones parlent de « aha! moment » pour décrire ces instants de découvertes quand des liens s’établissent, que des réalités fascinantes se révèlent à nous. La « kakonomie », c’est quand je n’encadre pas suffisamment mon équipe de gars parce que leur travail qui sera moins long simplifiera ma correction. Je ne pèche pas souvent! Après tout, sans contredit, je suis un enseignant terriblement exigeant!

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Vous : Je n’en doute pas, tu l’es autant envers toi-même. Tout comme moi.

Moi : C’est parce que nous avons fait le choix d’exercer du leadership, de s’inscrire comme des meneurs, comme le propose Seth Godin dans son billet de blogue « Are you an elite? ».

Some people make the effort to encounter new challenges or to grapple with things they disagree with. They seek out new people and new opportunities and relish the discomfort that comes from being challenged to grow (and challenging others to do the same).

[...] It’s not because of birth or financial standing, it’s because of a choice, the decision to be aware and engaged, to challenge a status quo of your choice.

« Certaines personnes font l’effort de rencontrer des défis, de faire face aux choses avec lesquelles elles sont en désaccord. De tels individus recherchent de nouvelles gens et de nouvelles opportunités. Ils se régalent de l’inconfort qui accompagne les situations où l’on est forcé de grandir (elles inspirent les autres à faire de même).

[Être une élite aujourd'hui] ne dépend pas du milieu dans lequel on naît ou de son statut économique, c’est plutôt un choix, une décision d’être conscient, impliqué, à renverser un des statu quo qui nous dérangent. »

http://sethgodin.typepad.com/seths_blog/2010/05/are-you-an-elite.html

Vous : Ce qui me dérange le plus présentement, c’est que je vais devoir mettre fin à notre conversation. C’est l’éparpillement de chaque journée. Il faudra que tu m’expliques comment m’abonner au blogue de Godin via les fils RSS. Tu dis qu’il est incontournable.

Moi : C’est vrai! Allez, à bientôt!

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