Comment les logiciels libres peuvent faire une différence…
Patrick Giroux
Professeur, Université du Québec à Chicoutimi
Renée Fountain
Professeure, Université Laval
Ceux qui nous connaissent savent que nous sommes partisans d’une plus grande utilisation des logiciels libres. Nous constatons souvent dans notre travail (enseignements et recherches en lien avec les technologies éducatives), qu’ils sont méconnus. Conséquemment, des décideurs agissent à partir de savoirs qui ne sont pas à jour, voire incomplets. Les logiciels libres pourraient pourtant aider l’école québécoise à gérer ou intégrer plusieurs « différences ». Voici, en quelques lignes, une présentation des logiciels libres et, surtout, une petite discussion à propos de la valeur ajoutée potentielle et des avantages que ces logiciels pourraient apporter.
Qu’est-ce qu’un logiciel libre?
Pour être libre, un logiciel doit offrir aux utilisateurs quatre libertés fondamentales1. L’utilisateur doit d’abord avoir le droit d’exécuter le logiciel librement. Il doit ensuite avoir le droit d’étudier le fonctionnement dudit logiciel et de le modifier afin qu’il fasse exactement ce qu’il désire. Ainsi le code source ou la « recette » du logiciel doit être ouvertement accessible. Pour être qualifié de « libre », un logiciel doit ensuite permettre à l’utilisateur de le redistribuer à qui il le désire aussi souvent qu’il le désire. Finalement, un logiciel libre doit aussi permettre de distribuer la version du logiciel que l’utilisateur a modifié afin d’en faire profiter toute la communauté. Encore une fois, cela sous-entend la possibilité de rendre accessible le code source.
L’idée à la base des logiciels libres n’est pas nouvelle puisqu’elle a permis à la science d’évoluer. Ainsi, les chercheurs de partout dans le monde partagent ce qu’ils ont appris librement et ouvertement pour le bien commun. Peut-être devrait-on se rappeler que - tout comme le partage de données entre scientifiques - le code source était libre à sa naissance. Les programmeurs partageaient fréquemment leur code pour s’entraider. « Ainsi allait le monde à cette époque. Des gens décidèrent alors de rendre le code propriétaire, c’est-à-dire qu’ils ont retenu le code. En retenant le code, ils ont mis fin à la communauté du partage.» (Donald C. Parris, Un pingouin dans l’église, ch. 42) Que ce passerait-il si les scientifiques retenaient leurs savoirs depuis des années ?
Sans que vous le sachiez, les logiciels libres occupent probablement déjà une place importante dans votre vie. Internet, pour une part importante, est actuellement rendu accessible et hautement interactif grâce à des logiciels libres. Le duo MySQL et PHP permet, par exemple, à plusieurs de vos sites favoris de fonctionner. De plus, les protocoles informatiques - qui sont au coeur d’Internet - sont ouverts et un très grand pourcentage des serveurs qui constituent Internet fonctionnent grâce à des logiciels libres. Peut-être utilisez-vous les fureteurs Firefox ou Chrome pour naviguer sur Internet plutôt que MS Internet Explorer? Vos écoles se servent-elles de la suite OpenOffice? Plusieurs secteurs de l’administration publique au Québec, en France, au Brésil, en Équateur, au Pérou, en Allemagne, aux États-Unis, etc., utilisent aussi des logiciels libres. Ces derniers font aussi fonctionner une part très importante des téléphones intelligents disponibles sur le marché aujourd’hui et plusieurs entreprises internationales que vous connaissez appuient, développent ou utilisent des logiciels libres (ex. : Google, IBM, HP, Sun, Oracle, Apple, Novell, Intel…).
Éducation et logiciels libres: des valeurs partagées à réfléchir
L’éducation et les logiciels libres partagent plusieurs valeurs qui devraient encourager les éducateurs et le personnel qui soutient l’éducation à les considérer2.
Sur le plan de la création, déjà, les logiciels libres et l’école ont des atomes crochus. Les théories les plus récentes en éducation comme le socioconstructivisme, le connectivisme3 ou le constructivisme communautaire4, tout comme les résultats de recherches et d’expérimentations menées sur le terrain, tendent à démontrer que le savoir est en grande partie le résultat d’un processus « social ». L’apprentissage est favorisé par l’échange, l’interaction, la collaboration et la confrontation. L’éducation, malgré l’influence du privé, est donc basée sur le partage. Elle « cherche à mettre le savoir (et éventuellement ses limites et ses incertitudes) à portée de tous et chacun »5. Elle vise à actualiser un bien commun, un héritage culturel accessible à tous. Ce processus « social » dans lequel le partage est si important est aussi au coeur du développement des logiciels libres. Un créateur (individu, entreprise, gouvernement) propose un petit logiciel ou un bout de code qu’il pense utile. Ceux qui ont des besoins similaires l’utilisent et contribuent à son développement en le testant, en le commentant, en l’améliorant, en créant des tutoriels, etc. Parfois, comme pour le savoir, une parcelle de code provenant d’un logiciel libre est détournée et utilisée dans un tout nouveau domaine par quelqu’un qui avait un besoin différent, mais était suffisamment créatif pour faire des liens originaux. C’est ainsi qu’ont été créés des milliers de logiciels libres que l’on peut utiliser dans tous les environnements (MAC OS, Windows, Linux)6.
Sur le plan de l’apprentissage et de la maîtrise des logiciels, apprendre à utiliser les logiciels libres est ensuite un peu comme lorsqu’un enseignant est confronté à des élèves EHDAA ou à une classe multiâge pour la première fois. C’est difficile au début, il est nécessaire de développer de nouvelles stratégies et de trouver de nouveaux repères afin d’arriver aux mêmes résultats. Les habiletés acquises durant ce processus d’apprentissage et d’adaptation contribuent cependant à le rendre meilleur et seront par la suite, utiles chaque fois qu’il sera confronté à une nouvelle situation.
Ce que le logiciel libre peut faire pour l’école
Outre le partage de valeurs communes, les logiciels libres peuvent faire beaucoup pour l’école.
Ils pourraient d’abord donner plus de liberté à celle-ci en lui permettant d’ajuster les logiciels à ses besoins. Ils assureraient ensuite à l’éole une plus grande indépendance vis-à-vis de l’industrie et plus de liberté dans le choix de ses partenaires. Ainsi, l’accès au code source garantit la pérennité des données puisque les spécifications des fichiers sont connues. Autrement dit, les logiciels libres favorisent l’accès aux connaissances en s’attaquant directement au problème de la compatibilité entre les systèmes informatiques et les logiciels et à celui de la rétrocompatibilité (compatibilité dans le temps).
Une autre contribution potentielle importante des logiciels libres réside dans le fait que, comme les éducateurs et les systèmes d’éducation, ceux-ci tendent à favoriser l’égalité des chances. Au Québec, tous les jeunes ont droit à une éducation de qualité gratuite. L’école publique québécoise doit, entre autres, assurer à tous les Québécois une chance égale de s’instruire, de découvrir les arts et la culture, de développer des compétences, etc. Les logiciels libres, parce qu’on peut plus facilement les reproduire et les redistribuer, permettent à tous d’avoir accès aux mêmes outils de travail et aux mêmes ressources. Imaginer une école où le personnel enseignant et les étudiants peuvent utiliser exactement les mêmes outils à la maison et à l’école et cela, sans avoir à payer une facture « salée ». Une école pourrait réunir tous les logiciels qu’elle utilise sur un CD-ROM et en faire autant de copies qu’elle a d’employés et d’étudiants. De plus, les logiciels libres sont souvent gratuits ou très peu dispendieux. Oui, ils demandent parfois de changer nos habitudes et de développer de nouvelles compétences parce qu’ils ne fonctionnent pas toujours de la même façon que les logiciels « propriétaires ». Évidemment, l’implantation et la formation initiale du personnel peuvent engendrer des coûts. À moyen terme cependant, la gratuité ou le faible coût associé aux logiciels libres constitue un avantage important dans une société où l’école a constamment besoin de nouvelles ressources, mais dispose de peu de moyens financiers7. Et si échanger quelques logiciels propriétaires contre des logiciels libres pouvait libérer suffisamment de ressources pour acheter un portable et WordQ pour un élève dyslexique ?
En conclusion
Bref, être membre de la communauté des logiciels libres ouvre la porte à d’autres façons de faire qui sont plus proches de la raison d’être de l’école par leur processus de création. Cela peut aussi permettre à l’école de lutter contre certaines différences en les atténuant ou en libérant des ressources que l’on pourra par la suite utiliser pour faire autre chose. C’est pour ces raisons et d’autres encore que l’UNESCO endosse l’utilisation des logiciels libres8.
Et si s’ouvrir un peu à la différence pouvait aider l’école à faire une différence pour tous ?
1 http://www.gnu.org/philosophy/free-sw.fr.html
2 L’article “Les TIC, un monde à partager ” est très informatif à cet égard : http://www.framasoft.net/IMG/LettreOuverte.pdf
3 http://fr.wikiversity.org/wiki/Connectivisme_(théorie_de_l’apprentissage)
4 https://www.scss.tcd.ie/publications/tech-reports/reports.01/TCD-CS-2001-04.pdf
5 À partir d’une définition du terme “vulgarisation” (http://fr.wikipedia.org/wiki/Vulgarisation ) transposée ici pour représenter les efforts des enseignants en éducation
6 Consultez le site Framasoft pour trouver des exemples (http://www.framasoft.net/rubrique2.html ) ou découvrez des logiciels libres pour l’éducation via ce site d’agrégation: http://www.scoop.it/t/education-logiciel-libre
7 Au Québec, un juge de la court supérieur a débouté les arguments du gouvernement provincial qui défendait que de changer pour autre chose que Microsoft entraînerait des coûts trop importants : http://www.cbc.ca/news/technology/story/2010/06/03/quebec-microsoft-lawsuit.html. Un projet de recherche a aussi vérifié la faisabilité économique et technique de l’implantation des logiciels libres: http://www.ledevoir.com/societe/science-et-technologie/80176/technologie-cachez-ce-rapport-que-je-ne-saurais-voir
8 http://www.unesco.org/new/fileadmin/MULTIMEDIA/HQ/CI/CI/pdf/wsisc3_3rd_position_statement.pdf
2 commentaires à propos de “Comment les logiciels libres peuvent faire une différence…”
Rétroliens/Pings
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[...] Giroux et Renée Fountain expliquent en détail « Comment les logiciels libres peuvent faire une différence… [...]

Intéressant.