Direction d’école : au fond, ça fait quoi?

La Semaine québécoise des directions d’établissement scolaire tire à sa fin. Pendant quelques jours, les projecteurs se sont tournés vers ceux qui dirigent nos écoles et nos centres de formation. Des hommages, des témoignages, des mots de reconnaissance. Mais une fois les projecteurs éteints, que restera-t-il de cette semaine? 

On connaît l’importance du travail des enseignants et du personnel de soutien dans la réussite de nos élèves. Leur contribution est indiscutable. Mais derrière le quotidien de nos établissements scolaires, il y a aussi les directions et les directions adjointes dont le rôle demeure, bien souvent, méconnu.

Au fond, ça fait quoi, une direction d’établissement scolaire? 

Il faut dire que l’image de la direction d’école semble parfois appartenir à une autre époque : une figure d’autorité un peu distante, installée derrière la porte fermée de son bureau. Une direction qu’on croise surtout lorsqu’un élève a dépassé les bornes. Bref, une personne qu’on préfère généralement ne pas avoir à rencontrer trop souvent. Mais cette image, aussi tenace soit-elle dans l’imaginaire collectif, raconte-t-elle vraiment la réalité d’une direction d’école? 

C’est avec cette question en tête que je me rends à l’école primaire alternative du Soleil-de-L’Aube, à L’Assomption, dans le cadre d’une petite tournée d’établissement d’enseignement. Pendant que le directeur, Maxime Coulombe-Godbout, termine sa réunion, la secrétaire appelle un élève pour qu’il vienne chercher la collation du matin. Quelques minutes plus tard, un parent entre afin de déposer au secrétariat la médication de sa fille pour la journée. Quand Maxime termine sa réunion, il m’accueille chaleureusement et pendant que je m’installe dans son bureau, il échange quelques mots avec un parent et un élève qui vient d’arriver au Québec. Son ton rassurant et convivial me fait sourire; on est loin du mystérieux directeur d’école de mon enfance.

Je lui demande ce qui explique cette proximité grandissante entre les directions, les élèves et leurs familles. Un choc générationnel? Un changement de mentalité? 

« Un peu de tout ça, oui. Mais aussi, je pense qu’on a compris avec les années que la réussite d’un élève repose sur l’implication de chacun. Les parents, les enseignants, mais aussi la direction. Ça crée beaucoup plus d’accessibilité aux directions d’établissement. »

Mais qui dit plus d’accessibilité ne dit pas nécessairement plus d’heures dans une journée. Les rencontres imprévues et les demandes spontanées s’accumulent dans son agenda.

« Souvent, il y a des parents qui arrivent à l’improviste à l’école pour me parler, pour discuter d’un enjeu qui concerne leur enfant. »

Et sa porte n’est jamais (ou presque) fermée. 

Maxime Coulombe-Godbout, en route pour une présentation en classe de l’école primaire alternative Soleil-de-L’Aube, à L’Assomption.

À Terrebonne, Guylaine Chartrand, directrice de l’école secondaire des Trois-Saisons, tient un discours similaire. Quand je lui demande qui entre dans son bureau au cours d’une journée typique, elle rit nerveusement.

« Tout le monde entre dans mon bureau! »

Le personnel enseignant, le personnel de soutien, les concierges, les élèves… ça fait beaucoup de « juste un petit cinq minutes » dans une journée déjà bien remplie. Guylaine ne tarde pas à souligner l’importance de ses directrices adjointes. Sans elles, gérer une école qui compte environ 1 200 élèves serait pratiquement impossible.

« C’est vraiment un travail d’équipe. »

Elle pose un regard complice sur ses collègues. Nadine Arsenault, Julie Dumont et Karine Pouliot-Lapointe sont là, avec elle, dans le bureau.

De gauche à droite : Julie Dumont, Guylaine Chartrand, Nadine Arsenault et Karine Pouliot-Lapointe à l’école secondaire des Trois-Saisons.

Et c’est quelque chose que je remarque au fil de mes rencontres. J’essaie de faire parler les directions au « je », d’en découvrir plus sur leur réalité spécifique, mais on dirait qu’elles en semblent incapables. Derrière chaque réponse, il y a presque toujours un « nous ». 

Un « nous » qui en dit long sur la profession

Être direction, ce n’est pas faire avancer une école à elle seule. C’est savoir s’entourer, mobiliser et travailler avec toutes ces personnes qui, ensemble, tiennent le fort. C’est probablement ce qui me surprend le plus : il y a peu de place pour l’individualisme en éducation. L’élève demeure au cœur des priorités, et les directions sont là pour soutenir celles et ceux qui les accompagnent au quotidien.

Chose certaine, gérer une école primaire ou secondaire, c’est tout un défi.

Mais qu’en est-il lorsqu’on dirige un établissement seulement fréquenté par des adultes?

La formation professionnelle, loin des préjugés

Pour Luc Moisan, directeur du Centre de formation professionnelle des Moulins, à Mascouche et à Terrebonne, travailler avec des étudiants qui ont l’âge légal de voter n’est pas si différent de travailler avec des élèves du secondaire. Et il sait de quoi il parle : avant de prendre la direction d’un centre de formation professionnelle, il a dirigé des écoles primaires et secondaires. Il fournit un exemple de situation :

« Il y a des conflits entre adultes parfois, oui, ça arrive. On se retrouve avec ça. »

En revanche, ce qui distingue son milieu, c’est la diversité des parcours et des générations qui s’y côtoient.

« J’ai un étudiant de 64 ans, à la retraite, cette année, inscrit en ébénisterie. Il voulait juste apprendre à travailler le bois, par passion. »

Et la passion, ça se partage. Luc constate à quel point ses étudiants s’entraident. 

Je lui demande ce qu’il pense des préjugés qui entourent encore la formation professionnelle. Que pense-t-il de cette idée, bien ancrée chez certains, selon laquelle les centres de formation professionnelle seraient surtout destinés aux décrocheurs ou aux élèves qui n’obtiennent pas de bonnes notes au secondaire?

« C’est sûr qu’il y a des étudiants qui viennent ici par défaut parce qu’après leurs études secondaires, ils ne savent pas où aller. Mais c’est aussi comme ça pour le Cégep. J’ai des étudiants qui se sont inscrits dans un programme pré-universitaire parce qu’ils pensent que c’est la chose à faire et qu’ils rentrent par la grande porte. Puis ils viennent ici après une ou deux sessions d’études collégiales parce que ce n’était pas pour eux. Et moi je suis content de les accueillir. »

À l’étage, il me fait visiter les locaux réservés à des formations moins « manuelles ». On s’arrête brièvement devant une classe où une douzaine de femmes, âgées de trente à soixante ans, ont le nez plongé dans leur cahier.

« Ici, elles apprennent le programme de secrétariat-comptabilité. »

Il m’explique qu’il s’agit d’un programme particulier, destiné à des femmes vivant une situation de précarité ou de vulnérabilité. Certaines n’ont jamais occupé d’emploi, d’autres doivent apprendre un nouveau métier pour prendre un nouveau départ.

« Le programme a failli être coupé, récemment, parce que ce n’était pas rentable. »

Luc s’est fermement opposé à cette décision. Pour lui, la valeur d’un tel programme ne se mesure pas uniquement à sa rentabilité.

« Je ne pouvais pas accepter qu’on arrête d’offrir ce programme-là. »

Luc Moisan, circulant dans les couloirs du Centre de formation professionnelle des Moulins à Mascouche.

C’est ça aussi, être direction. C’est parfois avoir le pouvoir de prendre la parole pour ceux qui n’ont pas de voix. C’est connaître les réalités de son milieu suffisamment bien pour comprendre ce qui se cache derrière les chiffres, les dossiers et les décisions administratives. C’est être témoin, au quotidien, des défis des étudiants, des élèves, du personnel enseignant et du personnel de soutien. C’est composer avec les particularités de chaque établissement, tout en gardant à l’esprit les personnes qui le font vivre.

Un travail souvent dans l’ombre, mais dont les répercussions sont bien réelles.

Maxime Coulombe-Godbout peut aussi en témoigner. Son école accueille six classes de francisation. Chaque année, il épaule des familles nouvellement arrivées au Québec, les aide à comprendre le fonctionnement du système scolaire et va parfois jusqu’à les accompagner à des rendez-vous à l’extérieur de l’école.

Du bureau des punitions à celui des solutions

Au-delà de cet accompagnement, il ne faut pas oublier qu’avant d’occuper leurs fonctions, les directions ont elles-mêmes été enseignantes. Une expérience du terrain qui nourrit aujourd’hui leur regard et leurs décisions, dont certaines peuvent avoir une incidence déterminante sur le parcours d’un élève.

« Savoir que le classement d’un élève, c’est la décision la plus importante qu’on prend dans son cheminement scolaire et que ce classement appartient à la direction, c’est une énorme responsabilité », me dit-il.

Cette dimension humaine du rôle de direction revient d’ailleurs dans les propos de Nadine Arsenault, directrice adjointe de l’école secondaire des Trois-Saisons.

« Aujourd’hui, on prend des décisions plus éducatives, on veut aider l’élève à aller mieux, à faire de bons choix. Ce n’est pas juste quand vient le temps de donner une punition qu’une direction va intervenir. On est là pour les élèves, pour les familles. Je pense que le rôle d’une direction a beaucoup changé, en 2026, heureusement. »

Des directions et directions adjointes occupent une place importante dans notre réseau scolaire, mais surtout, elles font partie d’un grand système qui tente de faire fonctionner l’école québécoise au meilleur de ses capacités, avec les moyens qu’on lui donne… et parfois même avec moins. Et dans tout ça, elles trouvent le temps de comprendre les élèves, de soutenir leurs équipes, de siéger à des conseils d’administration, de respecter un budget et de donner tout son sens à cette fameuse expression : « et toute autre tâche connexe ».

Une école ne tient pas debout toute seule. Et les directions et directions adjointes font partie de ces fondations essentielles sur lesquelles repose toute une communauté scolaire.

Regardez intégralement nos entrevues avec Maxime Colombe-Godbout, Luc Moisan et Guylaine Chartrand. 

Article de Audrey Eve Langevin